Interview : La télésanté en EHPAD, un levier d'innovation et de soin
- Camille DECROIX

- il y a 4 jours
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À l'approche du colloque du 9 avril, nous avons rencontré le Docteur Serge Bismuth, médecin généraliste et coordinateur en EHPAD. Pionnier de la télémédecine dès la fin des années 90, administrateur aux débuts du Catel et membre du collectif d’experts e-EHPAD, il partage avec nous sa vision d’une médecine connectée, humaine et ancrée sur le territoire. Entre gain de confort pour les résidents et montée en compétences des équipes soignantes, il nous explique comment des dispositifs comme le programme e-EHPAD transforment durablement la prise en charge du grand âge.
Docteur Bismuth, vous êtes présenté comme un pionnier de la télémédecine en EHPAD. Quel a été le déclic pour vous lancer dans cette aventure numérique, à une époque où le haut débit n'existait pas encore ?
Dr Serge Bismuth : Mon intérêt pour le numérique ne date pas d'hier, c'est presque une seconde nature. J’ai commencé la téléexpertise dans mon cabinet de médecine générale dès 1998 ! En 1999, j’ai voulu transposer cette pratique en EHPAD pour répondre à un besoin concret : la gestion des troubles du comportement. À l’époque, c’était artisanal, mais précurseur. Pour respecter la confidentialité des données, je n'utilisais pas encore de réseaux sécurisés, mais des clés USB. J'enregistrais des séquences vidéo des résidents en situation de crise ou de déambulation, et je les transmettais physiquement aux spécialistes hospitaliers. L’idée fondamentale n'a pas changé depuis : il s'agit d'amener l'expertise médicale au lit du patient plutôt que de forcer un patient fragile à se déplacer vers l'expertise.
Aujourd'hui, les outils ont bien changé. Quelles solutions utilisez-vous au quotidien et pour quels types de prises en charge ?
Dr Serge Bismuth : J’utilise aujourd'hui des plateformes professionnelles comme Omnidoc et des dispositifs de coordination comme Domoplaies, qui sont devenus indispensables. Elles nous permettent de solliciter des avis spécialisés avec une réactivité sans précédent, notamment en néphrologie, en dermatologie pour les plaies complexes, ou en psychiatrie. C'est précisément là que le programme e-EHPAD prend toute sa valeur : il ne s'agit pas de consulter un médecin anonyme à l'autre bout du pays, mais de s'appuyer sur un réseau de «médecins ressources » que nous connaissons et qui sont ancrés sur notre territoire. Cette dimension locale est capitale : si une téléexpertise révèle qu'un examen physique approfondi ou une hospitalisation est nécessaire, le passage du virtuel au réel se fait naturellement car le spécialiste est à proximité.
On évoque souvent la fatigue des résidents lors des transferts. Au-delà du confort physique, quels sont les bénéfices réels pour le patient et ses soignants ?
Dr Serge Bismuth : Le bénéfice est triple. Pour le résident, on évite le traumatisme du transfert. Envoyer une personne de 90 ans à l’hôpital en ambulance est une épreuve physique et psychologique : c’est bruyant, froid, et souvent source d’une désorientation massive. L’hôpital est perçu comme un milieu « hostile » car inconnu. En restant dans leur chambre, ils conservent leurs repères.
Ensuite, pour les équipes soignantes, la télésanté est un levier de formation continue extraordinaire. Lorsqu'une infirmière participe à une téléexpertise, elle échange en direct avec le spécialiste. Elle apprend à mieux observer les symptômes, à mieux décrire les pathologies, ce qui valorise énormément son métier.
Enfin, cela sécurise les pratiques nocturnes : savoir qu'on peut obtenir un avis d'expert pour une crise de fin de vie ou un trouble comportemental aigu permet aux équipes de travailler avec beaucoup plus de sérénité.
Le système de santé est sous tension. En quoi le programme e-EHPAD est-il une réponse structurelle aux crises que nous traversons ?
Dr Serge Bismuth : Nous sommes à la croisée des chemins. Nous faisons face à une raréfaction des visites à domicile et à un vieillissement de la population qui nécessite une technicité de soin croissante. La télésanté permet de combler ce fossé en garantissant un suivi continu, même quand le médecin traitant ne peut pas se déplacer. C’est aussi une réponse pragmatique aux enjeux de santé publique et d'économie : chaque transport sanitaire inutile et chaque hospitalisation évitable représentent une économie substantielle pour la collectivité. Mais au-delà des chiffres, c’est une question de dignité : permettre à une personne de finir ses jours ou de traverser une pathologie aiguë dans son cadre de vie, entourée de visages familiers, est un progrès humain immense.
La technique peut parfois être un frein ou une source de stress pour les équipes. Comment parvenez-vous à intégrer ces outils sans alourdir leur charge de travail ?
Dr Serge Bismuth : C'est un point de vigilance crucial. Les soignants en EHPAD sont déjà extrêmement sollicités et je ne voulais pas que le numérique soit perçu comme une corvée supplémentaire. Pour lever ces freins, j’ai pris le parti de gérer moi-même toute la logistique technique et administrative. C'est moi qui m'occupe de la prise de rendez-vous sur les plateformes et de l'installation du matériel avant la consultation. Mon rôle est de faire en sorte que l'outil soit une solution fluide, presque invisible, pour que le médecin et l'infirmière puissent se concentrer uniquement sur l'essentiel : le soin et la parole du patient.
Vous participerez au colloque le 9 avril prochain. Quel message principal souhaitez-vous transmettre à vos confrères et aux directeurs d'établissements ?
Dr Serge Bismuth : Je viens avant tout pour témoigner que c'est possible et que ça fonctionne. Je veux partager mon expérience de terrain, avec ses réussites et ses ajustements, mais je viens aussi pour écouter. Il est vital de faire sauter les verrous mentaux autour de la télémédecine. Ce n'est pas une médecine « dégradée », c'est une médecine augmentée par le partage de compétences. Plus nous serons nombreux à adopter ces pratiques au sein de réseaux comme e-EHPAD, plus nous serons forts pour offrir à nos aînés une prise en charge d'excellence, quel que soit l'endroit où ils résident.




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